Tourisme sportif : un levier d’attractivité à repenser

Sociologue du sport et professeur en Staps, Olivier Bessy, auteur d’un récent ouvrage sur « La révolution de l’ultra trail », analyse depuis plus de vingt ans les mutations du tourisme sportif. Entre développement économique, quête de sens et transition écologique, il montre comment ce phénomène en plein essor transforme profondément nos territoires et invite à repenser leur attractivité.

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Des manifestations sportives qui mettent en lumière la beauté des territoires, mais aussi leur fragilité. ©David Savary

Longtemps considéré comme un moteur de développement local, le tourisme sportif connaît aujourd’hui, comme nous l’observons quotidiennement dans nos colonnes, une croissance spectaculaire. Courses hors stade, marathons urbains, trails, ultra-trails, événements de pleine nature, jamais l’offre n’a été aussi dense. Mais pour l’expert cette dynamique pose désormais question. « On est passé en vingt-cinq ans de quatre ou cinq ultra-trails à près de 150 en France. À un moment donné, on n’est plus dans une dynamique choisie, mais dans une logique subie de marchandisation », observe-t-il.

De la pratique sportive au produit touristique

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Sociologue du sport et du tourisme, Olivier Bessy est aussi athlète, marathonien et ultra-traileur. ©DR

Chercheur, auteur et pratiquant, Olivier Bessy s’est d’abord intéressé aux profils et aux motivations des coureurs. Au fil des années, son regard s’est progressivement déplacé vers les territoires eux-mêmes : aménagements, flux de visiteurs, événements récurrents, image et notoriété. « La course à pied est intéressante à analyser du point de vue des pratiquants, mais elle l’est tout autant par rapport aux impacts qu’elle produit sur les territoires dans lesquels elle s’inscrit », explique-t-il.

Aujourd’hui, toutes les villes ou presque veulent leur marathon, leur trail ou leur événement signature, faisant du sport un outil central des stratégies d’attractivité territoriale.

L’UTMB, « un avatar de l’hypermodernité »

L’UTMB (Ultra-Trail du Mont-Blanc) illustre à lui seul les paradoxes du tourisme sportif contemporain. Épreuve mythique à l’aura internationale, elle est aussi de plus en plus contestée. « C’est à la fois un événement fascinant et extrêmement décrié. Néanmoins, les bénéfices symboliques que les coureurs en retirent sont souvent plus forts que la prise de conscience écologique ou les critiques liées à la marchandisation », observe Olivier Bessy.

Pour le sociologue, l’UTMB est devenu « un petit Tour de France de la montagne », adossé au groupe Ironman. C’est un véritable « avatar de l’hypermodernité », concentrant les dérives économiques, politiques et médiatiques du modèle événementiel actuel. Il alerte sur un risque de saturation environnementale, de perte de sens et sur un fonctionnement inégalitaire, « qui bénéficie surtout aux territoires les plus riches et accentue les déséquilibres en montagne », nuance-t-il.

Vers une forme de gentrification

Cette logique se traduit aussi par une exclusion sociale croissante. « Quand un dossard coûte 500 euros (Ndlr : 479 euros pour l’édition 2026) et qu’une semaine sur l’UTMB revient à près de 5 000 euros avec le transport et l’hébergement, qui peut encore se permettre de participer ? », interroge-t-il. Selon lui, ces grands événements, historiquement populaires, basculent progressivement vers une forme de gentrification. « On transforme des événements populaires en pratiques réservées à une élite. Ce n’est ni cohérent, ni acceptable », déclare-t-il.

Le chercheur déplore dans le même temps un discours médiatique qui tend à invisibiliser les analyses universitaires critiques. Au risque que la multiplication des événements finisse par fragiliser les territoires qu’ils prétendent valoriser.

Quand l’événementiel sportif devient un problème

S’il ne nie pas les retombées économiques du tourisme sportif, Olivier Bessy alerte sur les effets pervers de cette course à l’organisation de manifestations sportives. « Trop d’événements peuvent générer trop d’impacts », résume-t-il. Pression sur les milieux naturels, saturation des espaces, tensions avec les habitants, dépendance économique… les signaux d’alerte se multiplient.

Selon lui, ces rendez-vous s’inscrivent aujourd’hui dans un modèle qualifié d’« hypermoderne », fondé sur le toujours plus. « Toujours plus de participants, toujours plus de visibilité internationale, toujours plus d’argent. On est dans une fuite en avant », tranche-t-il.

L’écoresponsabilité, « un mot-valise, souvent plus marketing que réel »

Face aux dérives dénoncées, les organisateurs mettent en avant des démarches dites durables. Mais le spécialiste se montre particulièrement critique. « L’écoresponsabilité est devenue un mot-valise, souvent plus marketing que réel. Supprimer des gobelets ou ramasser des déchets ne fait pas un événement durable. On ne touche jamais aux noyaux durs », affirme-t-il.

Le greenwashing est largement répandu, d’autant que les organisateurs sont pris dans un écosystème complexe mêlant intérêts économiques, politiques et médiatiques. « Un organisateur seul ne peut rien s’il est prisonnier d’un système qui valorise avant tout la croissance et la rentabilité », ajoute-t-il.

Le Tour de France ou les JO « ne sont pas durables »

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Le Tour de France, vitrine touristique… mais aussi illustration des limites d’un modèle événementiel devenu non durable, selon le sociologue Olivier Bessy. ©Pixabay

Parmi les grands événements, le Tour de France occupe une place à part. Olivier Bessy ne nie ni sa popularité ni sa puissance symbolique. « J’ai grandi avec le Tour, comme mon père et mon grand-père », souligne-t-il, mais il est en fait un symbole des contradictions du modèle sportif actuel. « Le Tour de France est la plus belle vitrine touristique de la France, mais il n’est absolument pas durable », assène-t-il.

« Je suis vent debout contre les Jeux de 2030 »

À l’instar des Jeux olympiques ou d’autres événements sanctuarisés comme Roland-Garros, le Tour bénéficie selon lui d’un traitement d’exception lié à son histoire et son aura médiatique. Un constat qu’il étend d’ailleurs aux futurs Jeux olympiques de 2030 dans les Alpes françaises, qu’il fustige sans détour. « Je suis vent debout contre les Jeux de 2030. C’est une hérésie. Une ineptie. Un déni de démocratie. Il n’y a que des enjeux politiques et économiques derrière. On se moque des territoires de montagne, surtout les plus pauvres », affirme-t-il.

« Les coureurs du Tour deviennent des marchandises »

Prisonniers d’un système mondialisé fondé sur la rentabilité, ces grands rendez-vous sportifs concentrent selon lui de nombreux angles morts. « Sur le Tour, les coureurs deviennent des marchandises, les questions de dopage, de conditions sociales des salariés ou encore de pollution liée à la caravane publicitaire restent largement sous-estimées », observe-t-il.

L’auteur pointe également le modèle économique qui conduit les collectivités à payer pour accueillir l’événement. « Quand des territoires n’ont plus d’argent pour le social ou les collèges mais déboursent 200 000 euros pour faire passer le Tour, il y a un vrai choix politique. Si Amaury Sport Organisation (ASO) veut venir, c’est à lui de rémunérer les territoires. Ce serait déjà un premier pas vers un événement réellement durable », explique Olivier Bessy.

Course au profit et business

« ASO, Extra Sports et Ironman Group, les trois plus gros organisateurs d’événements sportifs en France, ce n’est pas du développement durable, c’est de la course au profit. C’est du business », déclare le professeur à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, également chercheur au laboratoire Transition Environnementale et Energétique (TREE).

Si l’analyse d’Olivier Bessy est éclairante, elle peut sembler radicale. En tant que passionnés de sport, nous tenons aussi à rappeler la fascination et le plaisir qu’exercent certains événements emblématiques comme le Tour de France ou les Jeux olympiques. Ils demeurent des moments de rassemblement populaire et d’émotion collective, dont l’héritage culturel et sportif mérite d’être reconnu.

Repenser l’événement à partir du territoire

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L’ultra-trail, un sport qui se veut proche de la nature… mais parfois à contrecourant. ©Pixabay

Pour le sociologue, la solution passe par un changement de paradigme. « Tant qu’on pense un événement à partir du sport et non du territoire, on va droit dans le mur », avertit-il.

Cette approche implique également une forme de sobriété assumée. « Repenser l’organisation des événements, c’est accepter l’idée du renoncement. Moins d’événements, parfois moins de participants, moins d’internationalisation », affirme Olivier Bessy.

Des alternatives émergent

Certaines initiatives expérimentent des modèles plus sobres et concertés. Dans son dernier ouvrage (voir ci-dessous), Olivier Bessy cite l’Eco-trail de Paris, la Volvic Volcanic Experience (VVX) en Auvergne, l’Échappée Belle en Isère ou encore l’Ultra-Trail du Vercors. « Ce sont des événements qui sont allés beaucoup plus loin que la majorité des autres. Gouvernance plus concertée, meilleure prise en compte des impacts environnementaux, intégration des habitants et remise en question du modèle de croissance. Ils commencent réellement à mettre en œuvre une démarche plus cohérente et plus vertueuse », se réjouit-il.

Même si le modèle hypermoderne reste dominant, il est désormais tempéré par des valeurs de sobriété, de simplicité et d’authenticité. Un changement encourageant.

Le tourisme sportif, « un laboratoire sociétal »

Au-delà du sport, Olivier Bessy voit dans le tourisme sportif un révélateur des tensions contemporaines. « C’est un laboratoire sociétal, qui inclut l’aspect économique, social, culturel et environnemental. La question n’est pas de savoir s’il faut des événements, mais comment on les organise et pour qui », souligne-t-il.

Un constat lucide, parfois dérangeant, mais essentiel à l’heure où l’attractivité des territoires ne peut plus se penser sans intégrer les limites environnementales et sociales. « Soit on anticipe la sobriété, soit on la subira », prévient le sociologue. Un avertissement qui résonne bien au-delà des terrains de sport. Il est vrai que c’est l’avenir de notre société qui est en jeu.

Ultra-trail : la révolution silencieuse qui bouleverse le sport et les territoires


Depuis 35 ans, l’ultra-trail dépasse la simple performance sportive pour devenir un véritable phénomène de société, mêlant dépassement de soi, mythes de l’extrême et enjeux territoriaux. Dans « Courir sans limites : La révolution de l’Ultra-trail (1990-2025) », le sociologue et ultra-traileur Olivier Bessy analyse cette évolution et interroge l’avenir durable de cette pratique.

De l’UTMB au Grand Raid de La Réunion, en passant par l’Eco-trail de Paris ou la Volvic Volcanic Experience, il décortique le milieu et montre comment certains événements adoptent progressivement des valeurs de sobriété et d’authenticité.

Sur 400 pages, l’ouvrage, structuré en dix chapitres, explore aussi la quête de l’extrême à travers des épreuves emblématiques et démesurées (La Barkley, Le Tor des Géants) et des formats plus sobres (Ultra-Spirit, UTMM), tout en retraçant l’histoire des pionniers (Grand Raid, Les Templiers, UTMB). Selon Olivier Bessy, l’ultra-trail est un véritable laboratoire sociétal, révélant les paradoxes de notre époque : marchandisation, impacts environnementaux, valorisation touristique et recherche de sens individuel. Une référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à cette discipline en pleine mutation.

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« Courir sans limites : La révolution de l’Ultra-trail (1990-2025) »

Par Olivier Bessy

Aux éditions France Médias Groupe (Outdoor Editions)

400 pages, 26 euros

David Savary

Rédacteur en chef
Contact: david.savary@sport-et-tourisme.fr

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