Patrick Montel : « Toutes les villes je les ai découvertes à pied, la tête levée »

À l’occasion de la sortie le 2 juin de son livre « Mes héros des JO », Patrick Montel, la voix emblématique de l’athlétisme durant plus de 30 ans à France Télévisions, nous a accordé un long entretien au cours duquel il se confie sur ses grandes émotions sportives. Sans oublier d’évoquer les lieux qu’ils ont inspiré puisque selon lui « une compétition ne se savoure qu’à l’aune de la ville dans laquelle elle se déroule ».

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Patrick Montel, un authentique passionné qui dans « Mes héros des JO » retrace ses plus belles rencontres et émotions sportives.

Quel est le point de départ de l’écriture de ce livre ?

Ce qui m’intéresse dans le sport et le parcours que j’ai eu le privilège de faire, ce sont davantage les rencontres que les performances. Je suis incapable de vous donner les temps réalisés par tel ou tel athlète, incapable de vous dire qui a été champion du monde en telle année. En revanche je n’oublie pas les rencontres. C’est pour cela que j’ai voulu les poser sur le papier. Ecrire un livre, c’est résumer l’essentiel et l’essentiel ce sont bien les rencontres, jamais les performances. Vous savez, on retient de moi quelqu’un qui aboie, qui hurle et qui trépigne. Effectivement je suis comme ça en première analyse mais dès que prends un peu de recul, je considère les choses différemment. Vraiment, ce qui m’importe ce sont les rencontres.

S’il fallait dresser le portrait-robot des rencontres qui m’ont le plus touché, ce serait avant tout celui d’une femme.

Dans « Mes héros des JO », vous mettez en avant plusieurs champions d’exception. Quel est celui qui vous a le plus marqué ?

C’est très difficile de hiérarchiser, d’ailleurs je n’en ai pas envie. S’il fallait dresser le portrait-robot des rencontres qui m’ont le plus touché, ce serait avant tout celui d’une femme. Une femme de courage et de bonne volonté, qui soit bienveillante et ouverte sur le monde. Dans mon métier, j’ai eu la chance d’en croiser plusieurs que je n’aurais jamais rencontré dans une vie normale.

Marie-José Perec fait partie de ces femmes d’exception ?

Marie-Jo c’est quelqu’un de très particulier pour moi car j’ai eu la chance d’embrasser toute sa carrière. J’ai vécu avec elle les joies, les drames, les peines…  J’étais très proche mais je n’étais pas intime. C’est une histoire d’amour qui a toujours été en périphérie des choses. Une histoire d’amour qui s’est projetée sur les Antilles, sur la Guadeloupe en particulier.

Car parler de Marie-Jo sans humer le parfum de la Guadeloupe, sans aller sur ses terres, c’est faire un raccourci qui ne serait pas bon. Marie-Jo est profondément liée et attachée à son île.

Je l’ai revue récemment. Elle m’a rappelé combien nous étions liés. Elle me disait « lorsque je courais, j’écrivais la musique et tu écrivais les paroles ». C’est un joli compliment de sa part. Quand elle dit ça, cela me touche beaucoup.

À propos, quelles sont vos épreuves favorites en athlétisme ?

Ce sont les deux extrêmes, d’une part le 100 m qui est un orgasme très rapide, d’une violence inouïe, et d’autre part le marathon, qui est à l’inverse un orgasme lent. Même si le dopage l’a pas mal dénaturé, c’est encore une aventure humaine. Quand je vois un marathon, je retourne à la Grèce antique et je pense au messager qui va expier en annonçant la victoire des Grecs contre l’envahisseur Perse. Cette légende du marathon, elle existe encore aujourd’hui. Le gars qui court le marathon, même s’il est bien préparé, il ne sait pas comment les choses vont se dérouler. S’il ne va pas expirer avant d’avoir franchi la ligne d’arrivée. Donc oui j’aime bien ce grand écart entre le 100 m et le marathon.

En tant que commentateur, quelle est votre plus grande émotion sportive ?

J’en ai plein. Je pourrais citer cette course qui aurait pu être « incommentable » mais qui est devenue la plus belle à commenter. C’est la finale du 10 000 m féminin aux Jeux de Barcelone en 1992. L’histoire incroyable de deux femmes dans une confrontation terrible. L’une, Elena Meyer, est blanche et sud-africaine ; l’autre, Derartu Tulu, est noire et éthiopienne. Le contexte est important car l’Afrique du Sud est pour la première fois réintégrée dans le concert des nations olympiques après des années d’exclusion en raison de l’apartheid. Sur la piste, les deux jeunes femmes se livrent un duel exceptionnel. Elles sont tous les deux en tête, les autres n’existent plus.

Au final Tulu l’emporte sur Meyer. La course aurait pu se terminer comme ça, chacun repartant égoïstement dans son coin une fois la ligne d’arrivée franchie. Mais pas du tout. Elles vont toutes les deux partir dans un tour d’honneur et défiler bras dessus bras dessous, les drapeaux sud-africain et éthiopien mêlés. Et là le symbole est extrêmement fort car on a l’Afrique noire et l’Afrique du Sud raciste qui se retrouvent réconciliées. Une émotion incroyable qui résume assez bien ce que j’aime dans le sport. Il n’y a plus de barrière, plus de couleur de peau, juste une souffrance, un bonheur que l’on a partagé ensemble.

Parfois on essaye de faire adopter aux gens telle ou telle position mais lorsqu’ils sont sur un terrain de sport, tout cela ne compte plus.

Vous pourriez aussi évoquer Carl Lewis ou Usain Bolt ?

C’est vrai. Il y a les performances et il y a l’homme. Carl Lewis, il était abordable lorsqu’il était aux Etats-Unis parce que là-bas c’était nobody. Mais dès qu’il posait les pieds en Europe, il était inabordable. Pas tant à cause de lui mais de ce que les autres ont fait de lui.

Quant à Usain Bolt, il est sans doute un mec très bien mais je n’ai pas pu vraiment l’approcher. J’ai eu le droit à deux ou trois interviews mais elles étaient toutes très encadrées par le sponsor. On brandissait une pancarte au-dessus de la tête pour me signaler que c’était la dernière question. Donc Usain est sans doute une personne très bien mais je ne peux en témoigner.

Le sportif de haut niveau, on lui fait endosser des responsabilités qui sont parfois trop écrasantes.

C’est pour cela que vous préférez mettre en avant des athlètes avec qui vous avez eu un véritable échange ?

Absolument. Je pense notamment à l’australienne Cathy Freeman (Ndlr : athlète aborigène, dernière porteuse de la flamme olympique à Sydney en 2000 et championne olympique sur 400 m). Elle s’est retrouvée malgré elle porte-drapeau des aborigènes australiens qui ont été massacrés. On lui a fait porter une charge beaucoup trop lourde. Elle n’avait pas les épaules assez larges pour cela. Elle est certes devenue championne olympique, mais derrière elle est tombée en dépression, elle a pris 25 kg.

Le sportif de haut niveau, on lui fait endosser des responsabilités qui sont parfois trop écrasantes. Ce que j’aime chez l’être humain, ce sont ses fêlures, ses souffrances qui font aussi qu’il est juste humain. Je ne suis pas attiré par « rollerball », je suis attiré par quelqu’un qui a ses fragilités qui, sans pour autant les gommer, est capable de les surmonter le jour de la compétition.

Que ce soit Marie-Jo, que ce soit Cathy, que ce soit Derartu que j’ai rencontré en Ethiopie, ce sont des femmes fortes mais très fragiles aussi. Finalement le point commun des héros dont je parle, c’est qu’ils ont été cabossés par la vie mais qu’ils portent en eux de très belles choses.

Et du côté des hommes ?

Ben Johnson (Ndlr : champion olympique du 100 m en 1988 à Séoul avant d’être déclassé pour dopage) m’a vraiment touché. Parce que c’est le vilain petit canard, celui qui n’était pas beau, qui bégayait… Comme il fallait trouver quelqu’un à sacrifier sur l’autel du dopage, ce fut lui. Je l’ai rencontré, c’est un type très réservé, très timide. D’un seul coup aux yeux du monde entier, il est devenu le dopé, le méchant, celui qui fallait bannir. Pour cette raison, cela me l’a rendu éminemment sympathique. Il a été manipulé par des gens qui lui ont fait prendre des saloperies . Il n’a pas eu le recul pour refuser. Mais quand on connait l’enfance de Ben Johnson, on comprend.

Vous semblez éprouver de la compassion pour ceux qui ont triché ?

Tous ces athlètes qui se sont sublimés à un moment ou à un autre de leur carrière et qui ont été amenés à tricher, il suffit de regarder leur parcours pour comprendre. Quand on connait aujourd’hui la condition de vie des Africains, on peut comprendre que pour sortir de la misère, pour nourrir ses parents et son village, on mette à un moment la main dans le pot de confiture. Si le sportif se fait prendre, il y a une loi qui s’applique à tout le monde, mais de là à lui couper la tête, je ne fais pas partie de ces gens-là. J’essaye avant tout de comprendre ce qui s’est passé.

J’adore l’Afrique. Je sais que lorsqu’il y en a un qui réussit, ce n’est pas pour lui, il réussit pour toute sa famille, pour son village. Il existe chez eux une grande solidarité que nous avons perdu chez nous.

Dans votre livre, vous n’oubliez-pas non plus les athlètes paralympiques ?

Je suis très attaché au paralympime A chaque fois que je discute avec un athlète paralympique, l’handicapé c’est moi, ce n’est pas lui. La personne qui possède ses deux bras, ses deux jambes, et qui a finalement une vie assez banale est en réalité beaucoup plus handicapée que celle qui a souffert dans sa chair. Je suis fasciné par l’exemple de Philippe Croizon (Ndlr : un ancien ouvrier devenu athlète après la perte de tous ses membres, il a notamment traversé la Manche à la nage en 2010). Il m’expliquait que lorsqu’il avait ses deux bras et ses deux jambes, il se sentait pitoyable, affalé dans le canapé avec sa bière. Depuis qu’il a perdu ses membres, il m’a dit qu’il n’a jamais fait autant de choses dans sa vie et que finalement il n’a jamais été aussi heureux.

Donc j’ai énormément de respect pour ces personnes-là. J’aimerai avoir leur mental exceptionnel. Vraiment.

J’avais l’impression d’être chez moi à Perth.

Quelle est la ville qui vous a le plus inspiré ?

Lorsque je suis arrivé à Perth (Sud-Ouest de l’Australie) pour faire une série de reportages sur le pays et préparer les Jeux de Sydney en 2000, il s’est passé un truc incroyable. Alors que c’est au bout du monde, je me suis senti immédiatement en osmose avec la ville. Sans que je ne puisse expliquer pourquoi. J’avais l’impression d’être chez moi à Perth. Au point que j’ai pensé m’y installer et y vivre. Je n’avais jamais ressenti une émotion aussi violente en pénétrant dans un lieu qui m’est au départ complètement inconnu.

Et si vous deviez retenir un stade ?

Incontestablement le Camp Nou à Barcelone. Car cela va au-delà du stade. J’ai rencontré une vieille dame de presque 90 ans, socio au Barça et qui avait donc sa place réservée dans les tribunes. Elle m’a expliqué qu’elle ne venait pas pour le football mais parce que c’est au Camp Nou que s’est organisée la résistance à Franco. Là j’ai compris que le stade avait une signification différente de ce qu’on pouvait imaginer. Les stades qui ont été des lieux d’emprisonnement sous les dictatures les plus féroces sont aussi des endroits où l’on peut exprimer son opposition au pouvoir, crier dans les gradins sans prendre le risque d’aller immédiatement en prison.

Donc le stade revêt une signification très importante à vos yeux ?

Oui le stade est extrêmement important pour moi. Un jour j’ai rencontré un gars dont la spécialité était d’entrer par effraction dans les stades la nuit. Il collectionnait les stades de nuit et aller s’allonger au milieu de la pelouse. J’ai compris ce que cela voulait dire. C’était pour lui l’expression de la liberté.

Le stade c’est une occasion d’être libre. Le Camp Nou bien sûr. Mais à chaque fois que je suis dans un stade, je ressens la même émotion. Ceux qui veulent déconnecter l’évènement sportif de l’environnement historique se trompent. Le sport n’échappe pas à l’environnement qui l’entoure. Il en fait totalement partie. On ne peut comprendre un stade de football ou d’athlétisme que si on se projette dans ce qu’est son environnement.

Et puis le stade est souvent un moyen de communier avec son père. C’est le cas pour moi au stade olympique Yves-du-Manoir à Colombes (Hauts-de-Seine). Le stade donne lieu à une communion entre des générations qui ne se comprennent pas nécessairement. Oui le sport est capable de rapprocher un père de son fils quand ils ne se comprennent pas très bien dans la vie.

Lorsque vous partez aux quatre coins du monde, vous avez le temps de faire un peu de tourisme ?

Quelle que soit la destination et l’évènement à couvrir, je découvre la ville à pied. C’est une obligation et je marche toujours la tête levée. C’est très important. Toutes les villes je les ai découvertes la tête levée. Ce n’est pas du tourisme au sens littéral du terme, c’est de l’ordre de ressenti. D’ailleurs je plains énormément les confrères qui n’ont la vision d’une destination que le transfert entre l’aéroport, le stade et l’hôtel. Ils passent à côté de plein de choses. Dans le métier, certains aussi sont très blasés ne se rendent même pas compte qu’ils ont le privilège d’aller aux Jeux Olympiques.

Une compétition ne se savoure qu’à l’aune de la ville dans laquelle elle se déroule. Par exemple en 2008, j’ai eu la chance de parcourir Pékin. Le gouvernement avait passé des consignes afin que les étrangers soient accueillis le mieux possible. Si dans la rue l’un des eux hésitait sur son chemin, il fallait l’aider. Donc chaque fois qu’un chinois ou une chinoise venait à ma rencontre pour me demander si on pouvait m’aider, je leur répondais « montrez-moi un endroit que vous aimez plus que tout, un endroit qui vous chavire et dont moi je vais m’imprégner ». Grâce à cela, j’ai eu la chance d’aller dans des endroits où je ne serai jamais allé.

La plus belle course que je vais commenter, c’est celle de demain.

Vous allez continuer à travailler et vous rendre sur les lieux de compétition ?

Je n’ai jamais travaillé. Cela ne va pas changer. Je vais faire comme je faisais avant. C’est-à-dire qu’au lieu d’agir pour France Télévision, je vais le faire pour quelqu’un d’autre. Et si ce n’est pas pour quelqu’un d’autre, je le ferai pour moi. Mais j’aurai toujours la même attitude jusqu’à mon dernier souffle, je ferai toujours la même chose car je n’ai jamais travaillé. Je ne vais pas commencer maintenant. Je ferme un livre qui a été magnifique et j’en ouvre un autre qui sera peut-être encore mieux. La plus belle course que je vais commenter et la plus rencontre que je vais faire, c’est celle de demain.

Outre la sortie de votre livre le 2 juin, vous préparez aussi la mise en ligne sur votre site Facebook de petites vidéos qui ont marqué l’histoire de l’olympisme ?

Absolument. J’ai la chance d’avoir 130 000 personnes qui me suivent sur mon compte Facebook, dans la perspective des JO de Tokyo qui seront un peu particuliers, je vais leur proposer tous les soirs à compter du 1er mai une petite histoire à la Pierre Bellemare. En fait j’ai écrit 60 histoires courtes sur des gens qui ont marqué l’olympisme et qui sont aujourd’hui un peu oubliés. Comme le messager grec Phidippidès au Vème siècle avant J.C ou plus proche de nous la gymnaste roumaine Nadia Comanneci, icône du régime et obligée d’avoir une relation forcée avec le fils du dictateur avant qu’elle ne puisse s’évader.

Beaucoup de ces personnes auraient pu trouver leur place dans mon livre mais je ne les ai pas rencontrées. Ce sont des histoires incroyables car ce sont elles qui ont fait l’olympisme. Je me suis régalé à les retrouver et j’ai envie de réactiver leur mémoire sous forme de petites vidéos.

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« Mes héros des JO »

Par Patrick Montel

Aux éditions du Rocher.

Parution le 2 juin.

17,90 euros.

David Savary

Rédacteur en chef
Contact: david.savary@sport-et-tourisme.fr

David Savary
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