Frédéric, guide de haute montagne, « j’ai divisé par deux mes rentrées d’argent »

Guide de haute montagne depuis dix ans à Chamonix, Frédéric Drouet se confie sur son activité. En toute transparence, il évoque cette période extrêmement difficile qui le contraint à exercer une autre profession.

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En raison du contexte sanitaire, beaucoup de guides de haute montagne ont vu leurs réservations annulées.

Quel a été l’impact du premier confinement en mars dernier sur votre activité ?

Je travaille environ 60% de mon temps sur Chamonix et 40% en suisse. Mes activités principales concernent le ski de randonnée, le hors-piste et l’alpinisme. Pour vous donner une idée, un mois de mars normal me rapporte à peu près 8 000 euros bruts. Là, j’ai rentré 1 500 – 2 000 euros. C’est ridicule par rapport à ce que je fais d’habitude. Mars constitue chez moi le plus gros mois. Ensuite, si l’on regarde sur l’ensemble de l’hiver, je tourne autour de 20 000 euros. Aujourd’hui je pense avoir divisé par deux mes rentrées d’argent.

Comment se passe cette saison hiver ?

Je vais d’annulations en annulations.Tout récemment, j’ai deux engagements qui ont été annulés à cause du Covid. Par exemple, j’ai un groupe de six amis qui devait venir. A cause du virus, deux d’entre eux se sont désistés. Pour finir, j’ai dû annuler parce que les autres amis, en provenance de Bordeaux, devaient atterrir à Genève. Quand on passe par la Suisse, il faut faire un test, et en y repartant il faut refaire un autre. De plus, en France, il y a le couvre-feu… donc ils ne viendront pas.

Il y a quand même du monde dans les stations, comment se comporte la clientèle ?

Oui c’est étonnant, il y a énormément de monde en station. Je constate que beaucoup de gens viennent pour simplement marcher ou faire de la luge en famille. De nombreuses personnes en profitent aussi pour essayer le ski de randonnée, le ski de fond et les raquettes. Je pense qu’il y aura un gros essor pour ces disciplines. Les gens qui font habituellement du ski se mettent à les pratiquer. En sortant des contraintes horaires des remontées mécaniques, ils découvrent une certaine forme de liberté avec des disciplines que l’on peut exercer à toute heure et loin de la foule.

Personnellement, beaucoup de mes clients sont anglais. Je ne sais pas s’ils viendront. Je ne le pense pas car avec le protocole sanitaire les contraintes sont vraiment fortes. 

Pour les guides de haute montagne, c’est une saison vraiment difficile ?

Je ne sais pas comment travaillent mes collègues. Je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec eux. Certes, j’en ai vu qui travaillaient mais je pense qu’ils sont loin de leur chiffre d’affaires habituel. Mais ils sont quand même dans une meilleure situation que les moniteurs de ski, qui eux sont le plus impactés par la crise.

Dans quel état d’esprit êtes-vous alors que les vacances de février ont débuté ?

L’hiver je ne suis plus du tout dans la recherche de clientèle car je travaille uniquement avec des personnes que je connais depuis un moment. Là, j’ai encore deux demandes, je vais voir ce que je peux faire mais je ne suis pas très optimiste. J’ai fait une croix sur la clientèle anglaise et je ne suis pas optimiste non plus concernant le retour de cette clientèle l’été prochain. Je viens tout de même de recevoir une proposition pour une initiation d’alpinisme en Suisse cet été. J’enregistre également des demandes pour aller faire le Mont Blanc à skis au printemps. Je ne sais pas du tout si tout cela pourra se concrétiser par la suite.

Avez-vous envisagé de cesser votre activité de guide ?

Non. C’est un métier passion. Alors c’est vrai, au printemps dernier, face à une période d’inactivité, je suis rentré dans une boîte d’informatique de la région. J’y travaille à temps plein depuis, et j’exerce toujours mon activité de guide sur mes congés sans solde.

Le Covid ne m’inquiète pas personnellement. Mais quand on est guide de haute-montagne, il rajoute de la complexité pour « poser une course ». Quand on regarde tous les facteurs nécessaires pour que la prestation se réalise, cela tient parfois du miracle. Il faut que moi-même et les personnes que j’emmène soient en forme correcte, que les conditions météorologiques soient bonnes, et que le covid soit « friendly », cela fait beaucoup de paramètres dont on doit tenir compte.

* Cet entretien, ainsi que le dossier « tourisme de montagne en période de crise » qui suit a été réalisé par trois étudiants (Myriam Turrisi, Nolwenn Le Gallic et Corentin Tilmant) en Master à l’IREST (Institut de Recherche et d’Etudes Supérieures du Tourisme) – Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne.

A leur initiative, « dans le cadre de leur atelier de terrain animé par Mathilde Mignon », nous leur avons exceptionnellement ouvert nos colonnes et repris une partie de leur travail.

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Myriam Turrisi, Nolwenn Le Gallic et Corentin Tilmant, étudiants en Master à l’IREST (Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne).

Les enjeux de la crise sanitaire pour les stations

L’arrivée de la crise sanitaire du Covid-19 en France laisse les acteurs du tourisme sportif de montagne dans l’expectative. Les confinements successifs, les couvre-feux, l’imposition des gestes barrières, le manque de visibilité sur le long-terme et l’inconnu du lendemain font avancer les stations de montagne dans le brouillard.

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Le ski de randonnée, une activité particulièrement demandée cet hiver comme ici à Avoriaz ©Oreli

Avec ses six chaînes de montagne (Alpes, Corse, Jura, Massif Central, Pyrénées et les Vosges), le territoire français recense quelque 350 stations pour près de 4 000 remontées mécaniques. Dans l’imaginaire collectif, la montagne est synonyme de retour à la nature, de détente, de santé et de beauté, alimentant ainsi un secteur touristique prolifique. Le tourisme de montagne représente environ 15% du chiffre d’affaires du secteur touristique français, et génère un chiffre annuel de 9 milliards d’euros de recettes. En mode « bi-saisonnal », il attire, été comme hiver, une multitude de touristes français et européens. Autrement dit, le tourisme de montagne est lucratif tout au long de l’année, principalement grâce aux sports de neige, mais également pour les sports et activités outdoor en lien avec la nature.

Une saison hivernale sous le signe de l’appréhension

Après une fin de saison écourtée l’hiver dernier, les acteurs du tourisme en montagne ont bénéficié de retombées économiques conséquentes en été. Avec toutefois une appréhension pour la suite à venir. Qu’il s’agisse des loueurs, hôteliers, restaurateurs, guides de haute montagne, ou encore des écoles de ski, c’est un ensemble d’acteurs autonomes et interdépendants qui sont fortement impactés. En effet la saison estivale, meilleure en termes de fréquentation que les années précédentes, ne suffira pas à combler la perte de chiffre d’affaires causée par deux saisons d’hiver incomplètes.

Au début de cette saison hiver, les stations font de nouveau face à une situation inédite. Le 26 novembre dernier, Jean Castex annonce que les Français pourront se rendre à la montagne pour les vacances de Noël mais que les remontées mécaniques ainsi que les restaurants resteraient fermés. Une inquiétude se fait alors ressentir. Non seulement une partie des commerces sont clos, mais pour ceux qui ont le droit d’ouvrir, la clientèle habituelle n’est pas là. Fabrice Blard, propriétaire de Chauffe Marcel, bar événementiel à La Plagne, affirme que 70% de sa clientèle est anglaise. L’absence de nos voisins européens représente un manque à gagner considérable pour les entreprises montagnardes.  Et sans la possibilité de skier, beaucoup de vacances sont annulées au dernier moment.

Plutôt fermer qu’ouvrir

Face à l’incertitude, certains ont pris la décision de ne pas ouvrir du tout durant la saison, quand bien même le gouvernement les autoriseraient à le faire. « Le calcul est financier, ça n’a pas été un choix de cœur. […] Nous n’aurions pas été à l’abri de devoir refermer en pleine saison » confie Fabrice​ Blard. Il tire profit de cette période en faisant quelques aménagements dans son établissement, pour ouvrir de nouveau l’année prochaine en proposant des nouveautés.

Cela implique une embauche de saisonniers beaucoup plus réduite que les années précédentes. Fabien​ Courrier,​ technicien de maintenance aux remontées mécaniques d’Avoriaz, indique que la station embauche 230 saisonniers chaque hiver, lesquels vont sans doute se retrouver sans travail cette année. Patricia​,​ la gérante de la Halte du moulin à Seytroux en Haute-Savoie, précise que cette situation va être plus difficile sur le plan économique pour les saisonniers, qui lors du premier confinement étaient sous contrat et ont pu bénéficier du chômage partiel, alors que cette année, ils n’y auront pas accès car aucun contrat n’a encore été signé. Certains saisonniers n’ont donc d’autre choix que de rebondir en se tournant vers d’autres activités.

D’autres problèmes à venir, le Brexit et le réchauffement climatique

Malgré une période compliquée qui se prolonge, tous les acteurs interrogés s’accordent à dire que le tourisme de montagne reprendra sa dynamique dès que les conditions reviendront à la normale. La crise sanitaire n’aura qu’un impact provisoire. En revanche, ils sont nombreux à soulever d’autres problèmes qui risquent d’avoir un impact lourd sur le secteur. A commencer par le Brexit, sachant que la clientèle anglaise représente une part majeure des revenus des acteurs de la montagne et tout particulièrement en hiver. « Il faut dire ce qui est, les anglais constituent une clientèle assez aisée. Venir skier à Avoriaz ou à Morzine c’est très cher. Le ski est un sport réservé à une élite » déclare Fabien Courrier.

Le réchauffement climatique est également au cœur des préoccupations des acteurs du tourisme en montagne, comme l’explique très bien Frédérique​ Drouet,​ le guide de haute montagne à Chamonix, en indiquant que le réchauffement climatique a déjà modifié son activité. Il ne travaille plus en haute montagne au mois d’août car les chutes de pierres ainsi que les effondrements de pans de montagne sont de plus en plus nombreux à cette période. Malgré l’expansion actuelle de l’activité des stations d’été, le réchauffement climatique et le Brexit vont amener les acteurs locaux à revoir leur façon de travailler dans un avenir proche.

Corentin Tilmant, Nolwenn Le Gallic, Myriam Turrisi

David Savary

Rédacteur en chef
Contact: david.savary@sport-et-tourisme.fr

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