Ivan Ljubicic : « Quand on voyage beaucoup, on ne peut pas le faire dans le stress »

Rencontré à Wimbledon, l’ex numéro trois mondial et récemment nommé entraîneur du canadien Félix Auger-Aliassime, a accepté de revenir sur son goût pour les voyages. Entre anecdotes parfois insolites et regards sur le tennis, l’ancien joueur croate évoque les déplacements qui ont marqué sa carrière.

Ivan Ljubicic
Pour Ivan Ljubicic, voyager fait partie du métier, mais aussi du plaisir de découvrir d’autres cultures. ©Jean-Marc Azzola

Quels voyages vous ont le plus marqué ?

L’Inde, d’abord. Fin 1998, j’avais disputé deux tournois à Ahmedabad et Mumbai. Mon déplacement en Ouzbékistan, à Tachkent et Samarcande, l’année suivante m’a également beaucoup marqué. J’avais 17 ou 18 ans et je voyageais seul. C’était parfois compliqué. À l’époque, nous ne disposions évidemment pas des mêmes technologies qu’aujourd’hui. Sans Internet, on ne savait pas vraiment comment la journée allait se dérouler. C’était assez extrême !

Je garde aussi de très bons souvenirs de l’Afrique du Sud, où j’avais disputé un tournoi Challenger en 2007 ou 2008. J’avais adoré les safaris et l’observation des animaux. J’aime voyager et me déplacer. Quand on fait partie du monde du tennis, c’est aussi une nécessité.

Pouvez-vous nous partager une anecdote de voyage ?

La plus stressante s’est produite lors d’un voyage vers Samarcande. J’avais pris un vol de Francfort à Moscou, puis une correspondance vers l’Ouzbékistan. J’avais un visa pour l’Ouzbékistan, mais pas pour la Russie, car je pensais ne pas en avoir besoin pour une simple correspondance.

À l’aéroport de Moscou-Cheremetievo, il fallait changer de terminal et rejoindre un autre bâtiment. La police m’a alors expliqué que je ne disposais pas du visa nécessaire pour entrer en Russie. Il était 23 heures, j’avais 18 ans et je n’avais personne à appeler. Je suis resté quatre heures assis sur un banc, près des policiers.

Un policier est ensuite venu me voir et m’a dit : « Pour repartir, il faut payer 100 dollars. » J’ai payé, récupéré ma valise et pris un taxi pour rejoindre le terminal 2.

J’avais déjà l’habitude de voyager seul, mais cette fois-là, j’étais vraiment stressé. Je me sentais bloqué, sans téléphone ni aucun moyen de contacter qui que ce soit !

Depuis fort longtemps, vous avez aussi noué un lien très fort avec l’Italie ?

Totalement. J’y ai vécu plusieurs années. Je suis arrivé en Italie à 14 ans et je m’y suis entraîné pendant longtemps. Même après, j’y ai passé beaucoup de temps. Mon entraîneur, Riccardo Piatti, qui a notamment travaillé avec Novak Djokovic, Richard Gasquet, Milos Raonic et Jannik Sinner, est italien et originaire de Côme. J’ai passé énormément de temps à ses côtés. L’Italie, c’est un peu comme ma maison. J’ai un lien très fort avec ce pays et je me sens un peu italien.

Quels souvenirs gardez-vous de la Slovénie ?

J’ai surtout connu la Slovénie lorsque j’étais réfugié. Nous avions effectué un voyage humanitaire de la Bosnie vers la Serbie, puis pris un bus pour rejoindre la Slovénie depuis la Hongrie, avant de poursuivre vers la Croatie. Je n’ai jamais vécu en Slovénie, mais j’y ai passé beaucoup de temps. Quand on se déplace en voiture depuis la Croatie, on passe forcément par ce pays.

La mentalité slovène me semble plus proche de celle des Autrichiens que de celle des Croates, y compris sur le plan culturel. Beaucoup considèrent la Slovénie comme un pays semblable aux autres anciennes républiques de Yougoslavie. Pourtant, je trouve qu’elle se rapproche davantage de l’Autriche, voire de la Suisse.

Je garde aussi un souvenir particulier de la Hongrie, où ma grand-mère était réfugiée. J’allais souvent lui rendre visite, notamment lorsque j’avais 13 ou 14 ans. Le hongrois est une langue très compliquée ? Je ne la comprends pas du tout !

Quels pays aimeriez-vous découvrir ?

J’ai disputé la Coupe Davis en Argentine et joué également en Colombie. Avec mes occupations actuelles, je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps pour voyager. Mais j’aimerais beaucoup découvrir l’Afrique, ainsi que la Nouvelle-Zélande. Beaucoup de personnes m’ont parlé de ce pays. Je n’ai jamais joué à Auckland. C’est loin et le voyage n’est pas très pratique. Mais il faudrait que j’y aille, car, d’après tous les témoignages que j’ai entendus, le détour en vaut la peine.

Quant à l’Asie, j’adore ce continent ! De la Chine à la Thaïlande, en passant par Taïwan et Singapour, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir ces pays. Je respecte énormément leurs cultures et j’apprécie particulièrement la mentalité asiatique. La force de caractère et l’hospitalité des populations me plaisent beaucoup.


Comment choisissez-vous vos vacances. Êtes-vous plutôt voyage organisé ou improvisé ?

Toujours organisé ! Quand on est joueur de tennis, voyager fait partie du travail, donc tout est organisé à la base. Plus généralement, je n’aime pas du tout être stressé lorsque je voyage. Je prévois toujours d’arriver très en avance à l’aéroport. J’aime avoir du temps devant moi. Quand on voyage beaucoup, on ne peut pas se permettre de le faire dans le stress.

Par exemple, si j’ai un vol de Londres à Zagreb à 10h30, je suis déjà dans le taxi en direction de l’aéroport à 7 heures. De toute façon, si l’on est chez soi avec son téléphone et son ordinateur, cela ne change pas grand-chose. Cela ne sert à rien d’arriver au tout dernier moment. Autant s’installer au restaurant de l’aéroport et gérer les choses sereinement.

Si vous deviez poser vos valises, le paradis ce serait où ?

J’adore ma vie et je ne la changerais pour rien au monde. Je vis à Monaco depuis trente ans. J’aime beaucoup le sud de la France, avec l’Italie juste à côté.

Pendant votre carrière de joueur, quel a été l’aspect le plus compliqué à gérer ?

Le stress, évidemment. Le tennis est un sport très particulier. On n’est jamais vraiment « posé ». On peut arriver à Wimbledon trois ou quatre jours avant le début du tournoi, sans savoir combien de temps on va y rester. Si l’on perd au premier tour, le séjour peut se limiter à cinq jours. En revanche, si l’on atteint la finale, il faut rester deux semaines de plus.

Comment gérer cette incertitude ? On se prépare et on s’organise comme si l’on allait rester le plus longtemps possible, sans jamais savoir ce qui va se passer. C’est parfois compliqué à vivre. Même pour les voyages, on prend un billet retour à date ouverte, forcément beaucoup plus cher. Tout cela génère naturellement du stress.

Aujourd’hui, un joueur de tennis de haut niveau doit anticiper et s’organiser autant que possible. Mais il ne peut pas tout contrôler. Dans le tennis, c’est impossible. Ceux qui pratiquent des sports collectifs ne le comprennent pas toujours… (sourire).

Comment gériez-vous le « jet lag » ?

J’avais une stratégie, notamment pour mes déplacements en Australie, avec dix heures de décalage horaire par rapport à l’Europe. C’est extrême ! On voyage, on arrive le matin et, dès le premier jour, je m’efforçais de marcher énormément. L’objectif était d’être suffisamment fatigué le soir pour pouvoir m’endormir. On pouvait se réveiller à quatre heures du matin, mais au moins, on avait dormi cinq ou six heures. Si, au contraire, on dort trois heures dans la journée, on risque de ne plus fermer l’œil après minuit. Et là, on peut perdre toute sa semaine !

Avant le départ, j’essayais aussi d’adapter mes horaires de sommeil autant que possible à ceux de ma destination. Si je partais aux États-Unis, par exemple, je tentais de me coucher beaucoup plus tôt. Une fois sur place, le plus important était de tenir toute la journée pour se coucher le plus tard possible.

La nuit précédant le départ et la première nuit à destination sont donc déterminantes pour bien gérer le décalage horaire. Si on ne maîtrise pas ces moments-là, on est « mort » et on perd énormément de temps. Or, quand on joue, le corps a besoin de repos. Ce n’est vraiment pas l’idéal !

Quelques éléments de biographie

À 47 ans, Ivan Ljubicic, surnommé « Ljubi », a marqué le circuit professionnel par la qualité de son service et la puissance de son revers à une main. En mai 2006, le Croate a atteint la troisième place mondiale, derrière Roger Federer et Rafael Nadal. Il a remporté dix titres en simple, dont le Masters 1000 d’Indian Wells en 2010.

Demi-finaliste de Roland-Garros en 2006, vainqueur de la Coupe Davis avec la Croatie en 2005 et médaillé de bronze en double aux Jeux olympiques d’Athènes en 2004 avec Mario Ančić, il a poursuivi sa carrière dans le tennis après avoir raccroché la raquette en 2012.

Devenu consultant en Italie, il s’est également illustré comme entraîneur, notamment auprès de Milos Raonic et de Roger Federer, dont il a été le dernier coach. Il accompagne désormais le Canadien Félix Auger-Aliassime, avec l’objectif de l’aider à franchir un nouveau cap, sur les plans mental et tennistique.

En parallèle, l’ancien joueur bosnien naturalisé croate occupe un rôle de conseiller spécial auprès du président de la Fédération française de tennis, Gilles Moretton, après avoir été responsable du haut niveau à la FFT. Sa présence régulière sur le circuit ATP lui permet de conserver un regard privilégié sur le tennis professionnel.

Jean-Marc Azzola

Journaliste

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