Mansour Bahrami : « La moitié de mon cœur est en Iran, l’autre en France »
À l’approche de Roland-Garros, l’ancien joueur iranien devenu figure du tennis spectacle s’est confié sans filtre à Sport et Tourisme. Il revient sur son parcours hors norme, ses voyages à travers le monde et son lien toujours profond avec son pays de naissance, l’Iran, qu’il évoque aujourd’hui avec émotion.

Vous avez énormément voyagé. Quels ont été pour vous les « spots » les plus marquants ?
J’ai beaucoup voyagé dans ma carrière, parfois dans des endroits où je n’aurais jamais imaginé aller. Le tennis m’a offert cette chance.
L’Afrique du Sud m’a particulièrement marqué lors de mon premier passage en 1975. C’est un pays magnifique. J’ai été subjugué par « Table Mountain », la Montagne de la Table, un site exceptionnel entre océan, plages et paysages grandioses. Le parc Kruger vaut également le détour pour sa richesse en vie sauvage.
J’y suis retourné après la fin de l’apartheid, puis encore il y a une quinzaine d’années. J’ai pu mesurer les changements du pays au fil du temps.
La France, « le plus beau pays du monde »
Mais la France reste évidemment dans votre cœur pour toujours !
La France c’est mon pays aujourd’hui. Le plus beau du monde. J’y ai joué dans des villes et des villages depuis 1980, probablement 400 ou 500 au total, et je continue encore à en découvrir. À chaque fois, je suis émerveillé par la diversité et la beauté du pays. Nous avons beaucoup de chance d’y vivre, dans un État de droit.
J’aime toutes les régions, mais j’ai un attachement particulier pour la Côte d’Azur, où je suis arrivé en quittant l’Iran, à Nice. J’aime profondément la France, du nord au sud, d’est en ouest.
« Roland-Garros m’a permis d’obtenir mes papiers en France (…) C’est ma maison »
Où vivez-vous aujourd’hui ?
J’habite à Paris.
Pas loin de Roland-Garros, un tournoi qui a changé votre vie…
Absolument. En 1981, je passe par les pré-qualifications puis les qualifications avant d’atteindre le tableau final. Ce parcours a été déterminant pour moi, puisqu’il m’a permis d’obtenir mes papiers en France.
À l’époque, j’étais en situation irrégulière, et j’ai ensuite obtenu une carte de séjour. Roland-Garros est devenu ma maison. J’y suis presque chaque jour pendant le tournoi. Aujourd’hui encore, cela continue avec le Trophée des Légendes, que j’ai créé, que j’organise et auquel je participe.
Pourquoi en avoir été l’initiateur ?
On jouait partout, mais il n’existait rien de comparable à Roland-Garros. Même après ma retraite sportive, je continuais à faire des exhibitions dans le monde entier, sauf ici.
J’ai donc insisté auprès de Patrice Clerc, le directeur de l’époque. Au départ, il pensait que cela ne fonctionnerait pas. J’ai insisté pendant trois ans, en demandant simplement une chance. Il a fini par me faire confiance, et le résultat est là. L’aventure dure depuis près de trente ans.
« Au Caire, j’ai été placé en quarantaine pendant six jours »
Pouvez-vous nous raconter une anecdote de voyage ?
Je me souviens d’avoir joué au Soudan en 1975. Mon tournoi suivant devait avoir lieu au Caire, mais il fallait être vacciné contre la fièvre jaune pour entrer en Égypte.
À l’époque, je ne parlais pas bien anglais. On devait aussi être muni d’un carnet de santé jaune, ce qui m’a induit en erreur. Le représentant de l’ATP me posait régulièrement la question de savoir si j’étais vacciné contre la fièvre jaune, mais je pensais qu’il parlait simplement de la couleur du document requis.
En arrivant au Caire à minuit, après un vol depuis Khartoum, j’étais avec un joueur américain et un Australien, Bob Rheinberger. Au contrôle sanitaire, on m’a refusé l’entrée : je n’étais pas vacciné.
J’ai répondu naïvement : « Mais j’ai le document jaune ! » J’ai finalement été placé en quarantaine pendant six jours, dans un lieu isolé près de l’aéroport. On m’avait promis un hôtel 5* confortable, mais j’ai surtout connu le désert, le froid la nuit et la chaleur le jour, sans quasiment rien à manger pendant plusieurs jours.
J’ai fini par être libéré, mais j’ai manqué le tournoi du Caire. La semaine suivante, j’ai perdu la finale du simple à Alexandrie, mais j’ai remporté le double.
Si vous deviez poser vos valises, le paradis ce serait où ?
Je suis à Paris et j’aime Paris. Je n’ai pas envie de quitter cette ville, malgré ses embouteillages.
J’aime profondément Roland-Garros, où je ne suis pas très loin. Je ne me vois pas poser mes valises ailleurs, en tout cas pour l’instant…
« Faute de raquette, j’ai joué avec un bout de bois trouvé par terre »
D’un père jardinier à Téhéran (à l’Impérial Country Club), c’était comment votre enfance en Iran ?
J’ai grandi dans un complexe sportif où je pouvais pratiquer tous les sports… sauf le tennis. Je n’en avais pas le droit. Mais je me suis toujours dit que ce serait malgré tout mon sport.
Je me suis montré très résilient et je n’ai jamais abandonné cette idée de devenir joueur de tennis. Je voulais aussi prouver à ceux qui pensaient que ce sport n’était pas fait pour moi qu’ils se trompaient.
Le tennis est devenu ma vie et mon métier, même si à l’époque il n’était pas une question d’argent. J’ai commencé par passion, uniquement pour le plaisir de jouer.
Mes débuts ont été très difficiles. J’ai joué avec un bout de bois trouvé par terre, faute de raquette que mon père ne pouvait pas m’acheter. J’ai aussi appris en frappant contre un mur avec une pelle. C’est sans doute pour cela que mon tennis a toujours été un peu différent.
En Iran, en tant que ramasseurs de balle, « nous étions payés dix centimes de l’heure »
Et comment a germé cette idée d’amuser le public ?
Le tennis était avant tout un jeu d’enfant pour moi. J’ai grandi au contact de jeunes de mon âge, dans des conditions similaires aux miennes.
À la base, nous étions ramasseurs de balles. C’était le seul moyen d’entrer dans les clubs de tennis, où nous travaillions pour des gens aisés. Nous ramassions des balles pour eux, et nous étions payés dix centimes de l’heure.
En dehors du club, nous improvisions des terrains dans la rue avec ce que nous trouvions. Parfois même, nous jouions simplement avec la paume de la main.
Avec le temps, j’ai pu jouer avec des personnes bienveillantes, qui s’étonnaient de ce que je pouvais faire. Mais j’avais surtout appris seul, sans entraîneur derrière moi pour me corriger.
Comment s’est déroulée alors votre évolution tennistique ?
À partir de 13 ans, la fédération m’a enfin autorisé à jouer au tennis. Mais en Iran, il n’existait pas de véritable programme de formation comme en France, où les joueurs sont encadrés dès l’âge de 7 ou 8 ans pour les amener au haut niveau.
Chez nous, les joueurs de ma génération étaient tous d’anciens ramasseurs de balles. La génération précédente vieillissait, et la fédération a fini par repérer mon potentiel. À 13 ans, on m’a donné deux raquettes et dit que je pouvais désormais jouer librement, sur tous les courts. Trois ans plus tard, j’intégrais l’équipe de Coupe Davis, puis devenais champion d’Asie en simple et en double. À 17 ans, j’ai commencé à voyager et j’ai obtenu un classement correct à l’ATP.
Puis la révolution est arrivée. Tout s’est arrêté. Entre 21 et 24 ans, je ne joue plus du tout. Et entre 24 et 30 ans, je ne joue qu’en France.
Le passeport iranien, autrefois très puissant, est devenu l’un des plus limitants. On ne peut toujours pas voyager avec. J’étais en quelque sorte bloqué en France, sans pouvoir en sortir.
« Que le peuple iranien, qui vit sous l’oppression depuis 47 ans, puisse retrouver la paix »
Quel regard portez-vous sur la situation de l’Iran, votre pays de naissance ?
L’Iran est un pays fabuleux, que j’aime profondément. Il est considéré comme le berceau de l’humanité. Mais aujourd’hui, la situation est au plus bas, avec toutes ces bombes qui tombent.
Je suis coupé de ma famille. Je reste sans nouvelles, je ne sais pas ce qui se passe. J’ai encore deux frères et une sœur, ainsi que des neveux, nièces, cousins et cousines.
Je n’ai pas compris cette révolution. À cause de ce contexte, j’ai quitté mon pays. Je suis très bien en France, mais mon cœur est déchiré : une moitié en Iran, l’autre en France.
Je souhaite avant tout que le peuple iranien, qui vit sous l’oppression depuis 47 ans, puisse retrouver la paix, la dignité et la liberté. Aujourd’hui, ce n’est malheureusement pas le cas. Pour moi, le plus important pour un être humain reste la liberté. Elle n’a pas de prix.
Depuis quand n’êtes-vous plus retourné en Iran ?
Cela fait environ six ans. Cela me manque beaucoup. Ma famille me manque.
J’avais l’habitude d’y aller tous les deux ans, ou de faire venir mes frères et ma sœur en France. Mais c’est devenu très compliqué.
Quelques éléments de biographie
Adopté par la France, le parcours de Mansour Bahrami est hors norme. Né à Arak, en Iran, il a connu une trajectoire singulière, faite de ruptures et de résilience. Son histoire est notamment retracée dans l’entretien Face à face, paru aux éditions Amphora, avec une préface de Björn Borg et un avant-propos de John McEnroe. L’ouvrage, mené par l’avocat international Hamid Gharavi, proche de Bahrami, revient sur un destin atypique où les chiffres comptent finalement peu au regard du parcours.
En 1973, il dispute le tournoi junior de Wimbledon. « C’était la première fois que je voyais un court en gazon. En Iran, il n’y avait que des courts en terre battue », raconte-t-il. La révolution iranienne à la fin des années 70 marque ensuite une rupture majeure dans sa carrière.
Après avoir joué la plupart des tournois dans l’Hexagone, il obtient la nationalité française en 1989. C’est à cette période qu’il relance véritablement sa carrière. Son meilleur classement en simple sera la 192ème place mondiale en 1988. Mais c’est surtout en double qu’il se distingue, atteignant notamment la finale de Roland-Garros en 1989 avec Éric Winogradsky.
Devenu une figure du tennis spectacle, il enchaîne ensuite les exhibitions aux côtés des plus grands noms du tennis mondial : Rod Laver, Stan Smith, Ilie Nastase, John McEnroe, Jimmy Connors, Björn Borg, Andre Agassi, Roger Federer ou encore Andy Murray.
« Je suis très fier de cela. Tout le monde ne peut pas s’en vanter. Je n’ai absolument aucun regret », confie-t-il à propos de cette carrière tournée vers le spectacle. Un choix assumé qui a contribué à forger une image unique dans le monde du tennis.
Son style créatif et spectaculaire, fait de mise en scène, de facéties et d’improvisation, a durablement marqué le public, notamment lors du Trophée des Légendes à Roland-Garros, où, à 70 ans passés, il continue de se produire.
