Ronald Agenor : « Les voyages c’est la vie ! »

La légende du tennis haitien, grand passionné de musique, a connu une vie très riche en émotions de par son histoire personnelle, sa carrière de joueur et ses voyages. Confession sans filtre.

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Grand voyageur, compositeur, Ronald Agenor considère la musique comme « un véritable vecteur de vie ». ©Tonya Agenor

Vous avez beaucoup voyagé. Quels ont été les endroits les plus marquants pour vous ?

Parmi mes voyages les plus marquants, Gstaad en Suisse reste inoubliable. C’était l’un de mes tournois favoris, où j’ai disputé ma première finale ATP, entouré par la beauté des montagnes et une atmosphère magique. Haïti occupe aussi une place particulière dans mon cœur. Chaque visite en Haïti était une découverte. Jouer un match de Coupe Davis ou participer à une exhibition y était un vrai plaisir. À l’époque, il était encore possible de profiter des plages et faire des randonnées…

Bordeaux, où j’ai vécu vingt ans, m’a aussi profondément marqué par son architecture et son histoire, tout comme la Côte d’Azur avec Nice et Monte-Carlo. L’Italie, notamment Rome, offre toujours des découvertes culturelles et gastronomiques. Le Maroc, mon pays de naissance, séduit par son Atlas, sa culture et ses couleurs, tandis que le Congo, que je n’ai pas revu depuis 1978, conserve une richesse unique.

Installé aux États-Unis depuis plusieurs années, j’ai découvert la diversité des cinquante États, de Los Angeles à la Californie, au désert du Nevada, à New York ou la Louisiane, où se mêlent influences caribéennes et européennes. Miami évoque l’Amérique du Sud et les Caraïbes. Enfin, Cuba reste l’un des pays les plus fabuleux que j’aie visités.

Ou vivez-vous actuellement aux Etats-Unis ?

Je suis retourné en Floride après avoir vécu à Washington. Avant cela, j’avais déjà passé onze ans en Floride et quatorze ans à Los Angeles. Quand j’ai quitté Bordeaux en 1998, je suis parti directement en Californie.

« Bordeaux m’a permis de m’exprimer pleinement »

On vous surnommait « l’Haitien de Bordeaux ». C’était comment la vie en Gironde ?

Bordeaux reste un lieu mythique pour moi. J’y suis arrivé à l’âge de 14 ans, alors que mes frères et sœurs faisaient leurs études à l’université. C’est là que j’ai découvert la compétition. Mon intégration à cette période a été une sorte de transition, mais elle n’a pas été difficile à gérer en France, cette terre d’accueil. Je me suis adapté assez facilement à la vie française, grâce à mes matches par équipes et à mes entraînements. Mon frère m’entraînait et j’avais également passé quelques mois en sports-études.

Cette expérience à Bordeaux m’a permis de m’exprimer pleinement. J’avais aussi la chance de continuer à jouer pour Haïti tout en habitant en France. J’avais donc le meilleur des deux mondes : ma culture haïtienne toujours présente, mais intégrée dans la culture française. Il existe un lien historique entre Haïti et la France. Bien qu’il puisse être douloureux si l’on remonte dans le passé, la langue reste la même dans les deux pays, ce qui rend les transitions plus faciles.

« J’ai représenté Haïti pendant vingt ans sur tous les terrains du monde »

Quel lien avez-vous conservé avec Haiti ?

Le lien avec Haïti reste complexe. La fierté d’être Haïtien est forte, mais la situation actuelle du pays suscite inquiétude et frustration. Malgré tout, on reste attaché à la musique, à la gastronomie et au sport. La belle représentation du pays aux Jeux olympiques en est un exemple, avec des tenues officielles signées Stella Jean, dont je suis proche de la famille. On peut aussi citer la qualification de l’équipe nationale de football à la Coupe du monde, même si les joueurs évoluent principalement à l’étranger. Pour ma part, j’ai représenté Haïti pendant vingt ans sur tous les terrains du monde.

Être Haïtien à l’étranger est source de fierté, mais vivre sur place implique de faire face à de lourdes difficultés. La solidarité à l’extérieur contraste avec la réalité intérieure, marquée par des luttes de pouvoir et une préservation historique insuffisante. Le tourisme et le développement sont freinés par les problèmes politiques, économiques et les ingérences internationales. Haïti a été, selon moi, trop souvent laissé à elle-même, abandonné par la communauté internationale, malgré le potentiel immense de son peuple et de sa culture. C’est très triste. Si le pays n’était pas confronté à ces difficultés, le tourisme aurait pu connaître un véritable essor, comme on peut le constater en République dominicaine.

« Je me suis retrouvé encadré par quatre militaires ukrainiens »

Pouvez-vous nous partager quelques anecdotes de voyage ?

Je me souviens d’un match de Coupe Davis à Haïti contre le Canada. Après la rencontre, nous prenions l’avion de Port-au-Prince pour Miami. Quinze minutes après le décollage, un des moteurs a explosé. C’était une urgence, un amerrissage était prévu et il y avait une vraie panique à bord. On savait tous que ça allait mal finir. Par miracle, le pilote a réussi à rétablir l’avion malgré la perte d’altitude et nous a ramenés à bon port… en Haïti (rire).

Autre anecdote : à cause de mon passeport haïtien, j’ai été refoulé en Ukraine, à Kiev. J’y disputais un challenger et on m’avait dit que je pouvais obtenir mon visa directement à l’aéroport. J’étais parti de Paris avec un vol Air France, et l’un des pilotes était un ami. Je me retrouvais dans le cockpit pour l’atterrissage à Kiev. À l’immigration, on m’a annoncé que je n’avais pas de visa et on m’a mis de côté. Cinq minutes plus tard, on m’a demandé où se trouvait mon bagage. J’ai expliqué que j’étais joueur de tennis professionnel. On a essayé d’appeler le directeur du tournoi, mais il ne répondait pas. Résultat : je me suis retrouvé encadré par quatre militaires ukrainiens, qui m’ont escorté dans le même avion par lequel j’étais arrivé. Mon ami pilote, en me voyant à travers le cockpit, ne comprenait pas ce qui se passait et pensait que j’avais fait une bêtise (rire).

Je suis donc réembarqué dans le même avion pour retourner à Paris. J’ai dû me rendre à l’ambassade d’Ukraine avec mon passeport haïtien, attendre une journée, et reprendre l’avion le lendemain. Je suis finalement retourné à Kiev… pour perdre au premier tour tellement j’étais écœuré.

Un récent voyage de vacances vous a marqué ?

Je suis allé au Portugal, entre Lisbonne et Porto. J’y ai « coaché » pendant un mois. C’est un pays absolument merveilleux. Il y règne une harmonie entre les gens que je n’ai vue nulle part ailleurs ces derniers temps. Les habitants sont d’une politesse incroyable et s’entraident naturellement. Les valeurs spirituelles et culturelles y sont très ancrées.

Les espaces, la nourriture, la langue… tout m’a enthousiasmé. C’était comme si le temps s’était arrêté. J’ai passé un mois de vacances formidable et je recommande vraiment de passer du temps au Portugal. Ce n’est pas encore totalement congestionné ni envahi par le tourisme, et je compte y retourner. Pour moi, c’est un pays où la vie ne s’est pas trop accélérée.

J’aimerais par ailleurs découvrir le Vietnam. Ce pays a une histoire très forte. J’ai lu beaucoup d’articles dessus. Les gens sont très accueillants. Je souhaiterais vraiment connaître cette culture.

« À 18 ans, j’avais déjà découvert l’Afrique et l’Europe »

Avec un père diplomate des Nations Unies, le goût du voyage était forcément dans votre ADN ?

Les voyages, c’est la vie ! J’ai habité au Maroc et au Congo, et j’ai découvert ce que j’appelle le vrai terrain. On a Disneyland ou Disneyworld, mais c’est du fictif ! À Lubumbashi, par exemple, on est à la fois en ville et à quelques kilomètres de la jungle, au cœur de la forêt.

À 18 ans, j’avais déjà découvert l’Afrique et l’Europe, et je voyageais souvent aux États-Unis. Très vite, on prend conscience de la diversité du monde. En France, je regardais souvent des émissions sur les voyages, et ma préférée était « La Course autour du monde ». Je voyageais alors à travers les aventures des participants.

Connaître le monde est fabuleux ! Voyager permet de tisser des liens culturels et d’apprendre très tôt à découvrir d’autres civilisations, d’autres environnements, d’autres modes de vie. On se rend compte que l’on n’est pas seul et qu’aucune religion, gastronomie ou manière de s’habiller n’est unique. L’Europe offre en plus l’avantage de pouvoir explorer sans se ruiner.

Etes-vous plutôt voyage organisé ou improvisé ?

Improvisé. Cela doit venir du tennis. Quand vous faîtes ce sport, vous improvisez tout le temps. C’était davantage organisé quand on partait avec mes frères et sœurs.

Si vous deviez poser vos valises, le paradis ce serait où ?

Mon paradis serait de retourner en Haïti. Malheureusement, je sais que ce ne sera pas possible. J’ai dépassé les 60 ans et le temps passe vite. Avec la situation actuelle là-bas, je ne vois pas comment le pays pourra s’en sortir. J’ai encore de la famille là-bas, et je ne comprends pas comment les gens font pour vivre dans un tel climat de violence. À défaut d’Haïti, mon cœur balancerait entre la France et le Portugal.

« En Guadeloupe, je jouais de la guitare pendant que Yannick Noah chantait »

Votre passion immense pour la musique c’est une autre invitation au voyage, non ?

Oui, la musique est pour moi une véritable invitation au voyage. Dans les semaines à venir, je vais me rapprocher de l’Europe avec des amis musiciens de jazz pour quelques concerts. La musique a toujours été ma deuxième passion, un véritable vecteur de vie. Plus jeune, je sautais parfois des entraînements de tennis pour passer du temps à la guitare. J’admire notamment Bernard Lavilliers, dont l’œuvre est profondément inspirée par les voyages.

Récemment, j’ai réalisé un album intitulé « Cordes de vie », qui comprend le titre « Paris en mai », dédié à Roland-Garros. J’y parle notamment de Borg, Belmondo, Sophie Marceau, Delon, Bardot, Aznavour, de ma mère et de Philippe Chatrier. Mon prochain projet, « Soul Mission », explore la musique du monde avec des morceaux inspirés du Maroc, du Congo ou encore de la culture haïtienne.

J’ai aussi eu des moments uniques avec d’autres artistes, comme Yannick Noah. En Guadeloupe, dans un studio en bord de mer, je jouais de la guitare pendant qu’il chantait. C’était avant « Saga Africa », et il m’a lancé, amusé : « S’il vous plaît, donnez-moi quelques dolipranes, j’ai mal à la tête, Ronald, envoie la sauce ! » (éclat de rire).

Quelques éléments de biographie

En mai 1989, Ronald Agenor atteint la 22ème place mondiale, son meilleur classement ATP en carrière. Il remporte trois titres : Athènes, puis Berlin et Gênes, performances qui lui vaudront le surnom de « sensation haïtienne ». La même année, il atteint les quarts de finale de Roland-Garros, battu par le lauréat Michael Chang après un match très disputé. « Cette défaite m’avait d’ailleurs rendu assez triste, nous confie-t-il. Le rideau tombe. C’était ma dernière grande performance dans un Grand Chelem. Ce match m’a finalement laissé un goût amer. Tu finis ta rencontre devant 18 000 personnes, tu rentres chez toi à Bordeaux, et plus un bruit. Plus rien ! C’était mon objectif prioritaire. Le voyage de délire à Roland-Garros est terminé… »

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©Tonya Agenor

Lorsque l’on lui demande ses meilleurs souvenirs tennistiques, sa réponse fuse : « Sur le circuit professionnel, je me suis souvent senti très seul. Mais mes meilleurs moments restent ceux passés en France, lors des tournois nationaux et des matches par équipe avec mes clubs, en particulier à Bordeaux. C’étaient des moments de partage avec mes amis et ma famille, des souvenirs mémorables, vrais et purs ».

Si la carrière de la légende haïtienne du tennis se lit à travers les classements et les victoires, elle se comprend aussi par sa vision du sport, ludique et artistique. « Je n’ai jamais considéré le tennis comme un travail. Quand je suis sur un terrain, ce sont des vacances. J’ai un certain recul avec le jeu, la raquette reste toujours un instrument, et c’est de l’art ».

Statistiquement, Agenor a remporté 221 matches et en a perdu 256 sur le grand circuit. Mais il faut surtout retenir son élégance, son endurance, sa combativité et son grand coup droit. Créatif sur le court, il suscitait toujours beaucoup d’émotions. Il a également défendu avec passion les couleurs d’Haïti en Coupe Davis pendant douze ans, avec un excellent bilan de 21 victoires pour 3 défaites en simple.

Ronald Agenor a par ailleurs été l’un des premiers à rejoindre le Club des Champions de la Paix à Monaco en 2009. L’objectif de cet organisme est de rapprocher des pays ou des régions en conflit grâce au sport.

Jean-Marc Azzola

Journaliste

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