Wimbledon : du blanc, des fraises et des traditions
Sur le plan sportif, l’Italien Jannik Sinner et la Tchèque Linda Noskova ont été sacrés cet été lors de la 139ème édition de ce rendez-vous iconique du Grand Chelem. Mais au-delà des exploits sur le court, le mythique tournoi londonien continue de fasciner par ses traditions, ses codes et ses nombreuses singularités. Plongée dans les coulisses d’un rendez-vous pas comme les autres, entre histoire, secrets et passion du tennis.

Wimbledon ne se distingue pas uniquement par la surface atypique sur laquelle s’affrontent les meilleurs joueurs de la planète. Son histoire et ses traditions sont tout aussi riches. Le tournoi sur gazon le plus célèbre au monde possède ses propres codes, à commencer par celui, vestimentaire, du blanc.
Quand la transpiration devient une affaire de protocole
Cette tradition – white rule – trouve ses racines dans les codes sociaux victoriens. Elle a été formalisée comme une règle à Wimbledon en 1964. Emma Traherne, conservatrice du musée du Lawn Tennis de Wimbledon, détaille : « Dans les années 1870 et 1880, les femmes portaient leurs vêtements habituels de l’époque, plutôt très colorés. Elles se sont rapidement rendu compte que ce n’était pas la meilleure couleur à porter. Car durant l’époque victorienne, il n’était pas convenable pour une femme de montrer qu’elle transpirait ».
Avant d’ajouter : « Le blanc était donc beaucoup plus approprié pour les femmes et davantage en harmonie avec les hommes. Ces derniers portaient essentiellement leurs tenues blanches de cricket. L’ensemble était parfait : les hommes et les femmes étaient donc habillés en blanc. À Wimbledon, nous n’avons réellement instauré de règle concernant le blanc qu’en 1964 ».
Le blanc, une règle pas comme les autres
L’année précédente, Maria Bueno, qui allait remporter sept titres du Grand Chelem en simple, dont trois à Wimbledon (1959, 1960 et 1964), portait une robe avec une doublure rose… ». Le créateur Ted Tinling allait également contribuer à faire évoluer les codes. « Ted Tinling aimait beaucoup utiliser les couleurs, poursuit Emma Traherne. Il était assez extravagant et aimait expérimenter avec les tissus, les couleurs, les paillettes. Il repoussait constamment les limites ».
Depuis, le règlement a encore évolué. Aujourd’hui, les tenues doivent être presque entièrement blanches, avec quelques exceptions précises. Les joueuses peuvent notamment porter des sous-shorts de couleur sombre, à condition qu’ils ne dépassent pas la longueur de leur short ou de leur jupe.
« Même si c’est une règle, elle évolue avec le sport. Cela fait partie du patrimoine de Wimbledon. Nous devons également faire évoluer les traditions avec leur époque et réfléchir à ce qui sera acceptable à l’avenir », souligne Emma Traherne.
Fraises à la crème, Pimm’s : le goût très britannique de Wimbledon
Wimbledon ne serait pas non plus Wimbledon sans ses fraises à la crème. Le fruit est devenu l’un des symboles du célèbre rendez-vous londonien, notamment en raison de sa saisonnalité. Autrefois, la période de production des fraises fraîches coïncidait avec celle du tournoi.
« Lorsque nous avons étudié ses origines, nous avons consulté les anciens menus et fait énormément de recherches pour essayer de comprendre pourquoi les fraises étaient devenues si importantes. […] La période pendant laquelle on pouvait manger des fraises fraîches était très courte. Elle coïncidait justement avec la période où se déroulait Wimbledon », explique la conservatrice.
Cette tradition avait également une dimension sociale. À une époque où la réfrigération n’existait pas, pouvoir servir des fruits frais constituait un signe de statut et de confort. « Avoir des fruits frais, et notamment des fraises fraîches qui n’étaient pas encore ramollies ou abîmées, constituait une façon de démontrer que l’on avait atteint un certain niveau de vie et que l’on pouvait se permettre d’avoir des produits frais. Cette notion de luxe prévalait », rappelle-t-elle.
Le Pimm’s, autre incontournable des Championships, s’est lui aussi imposé au fil des décennies comme un marqueur de l’expérience Wimbledon. Cette boisson à base de liqueur de gin, de limonade et de fruits frais accompagne désormais les spectateurs au même titre que les fraises à la crème.
L’offre de restauration et de boissons suit d’ailleurs la même logique, avec de nouvelles propositions destinées aux spectateurs et des espaces plus modernes pour les joueurs. Une manière, pour Wimbledon, de préserver ses marqueurs historiques tout en adaptant l’expérience aux attentes contemporaines.
Au fond, c’est peut-être là que réside la singularité du tournoi : faire évoluer ses traditions sans jamais renoncer à ce qui construit son identité. Le gazon, les tenues blanches, les fraises, le Pimm’s et le tennis restent ainsi les principaux symboles d’un rendez-vous immédiatement reconnaissable.
Quand la tradition s’invite dans les tribunes

Le prestige des « Championships » au All England Club se vérifie enfin depuis plus d’un siècle à travers sa mythique « Royal Box ». « La famille royale a toujours entretenu une relation très étroite avec Wimbledon », explique Emma Traherne. Cette relation étroite avec la monarchie a contribué à faire du tournoi londonien une véritable institution nationale. La prestigieuse « Royal Box » accueille régulièrement souverains, chefs d’État, personnalités et légendes du sport sur le Centre Court.
« Nous avons une très longue histoire avec la famille royale et nous avons évidemment énormément de chance d’avoir cette relation », confie Emma Traherne. La reine Mary et le roi George V ont inauguré le Centre Court en 1922. Quelques années plus tard, le prince de Galles, futur roi Édouard VIII, a lui-même joué à Wimbledon en double. « Ce sont les seuls membres de la famille royale à avoir joué à Wimbledon », précise la conservatrice.
La tradition s’est perpétuée au fil des décennies. La princesse de Galles, Catherine Middleton, est aujourd’hui la marraine du tournoi, après le duc de Kent. « Il y a toujours quelques membres de la famille royale qui aiment venir regarder le tennis et profiter de cette grande institution très britannique », souligne Traherne.
The Queue, quand faire la queue devient un rituel

Autre rituel emblématique : « The Queue ». Installée à Wimbledon Park, cette file d’attente permet aux spectateurs d’acheter des billets le jour même, selon le principe du premier arrivé, premier servi. Les plus motivés peuvent même passer la nuit sur place.
« La Queue est une tradition absolument incroyable, reconnaît Emma Traherne. Les Britanniques aiment généralement faire la queue. On aime ça, et nous avons même une manière très précise de faire la queue ! » Mais ce rituel dépasse désormais largement les frontières britanniques. Des passionnés venus du monde entier se mêlent chaque année aux habitués, parfois après avoir parcouru des milliers de kilomètres.
Pour la conservatrice, c’est aussi ce qui rend l’expérience si particulière. « Des gens viennent du monde entier pour faire la queue. Je trouve vraiment cela extraordinaire qu’on puisse faire la queue, acheter un billet pour une somme qui n’est pas énorme, et assister à ce qui est véritablement le sommet du sport ».
À Wimbledon, la tradition ne se contente donc pas d’entourer le tennis. Elle fait pleinement partie de l’expérience proposée aux spectateurs.
Le gazon, une obsession vieille de 150 ans

Les courts du All England Lawn Tennis and Croquet Club font l’objet d’une attention quasi scientifique. Le gazon est entretenu avec une précision extrême, dans la continuité de l’histoire du tennis sur herbe. « C’est tellement scientifique ce que font les spécialistes du gazon, s’étonne Emma Traherne. Ils expérimentent constamment de nouvelles façons de faire pousser et d’entretenir le gazon. Chaque année, on dirait qu’ils essaient quelque chose de nouveau ».
Cette obsession du gazon trouve ses racines dans les origines mêmes du lawn tennis. Walter Wingfield, considéré comme l’un des pionniers du tennis moderne sur gazon en 1874, souhaitait créer un sport plus dynamique que le croquet, alors en perte de vitesse, et accessible aux hommes comme aux femmes.
Le badminton, autre jeu de plein air populaire à l’époque, présentait pour sa part une limite importante : il devenait difficile à pratiquer dès que le vent se levait. Wingfield défendait donc l’idée d’un nouveau sport pouvant se pratiquer sur une pelouse. Le gazon était au cœur de son projet.
« L’impression d’avoir du tennis dans un jardin anglais »
Plus de 150 ans plus tard, cette filiation reste visible à Wimbledon. « Pour nous, le gazon est vraiment présent partout. On a comme cette impression d’avoir du tennis dans un jardin anglais », décrit la conservatrice. Un décor qui participe pleinement à l’identité du tournoi.
Mais si le gazon, les tenues blanches et les fraises à la crème demeurent des symboles incontournables, Wimbledon fait aussi évoluer ses usages. L’offre de restauration et de boissons s’est modernisée, tandis que les infrastructures ont été transformées, notamment avec l’installation de toits et l’agrandissement des espaces réservés aux joueurs. « Nous cherchons toujours à nous améliorer, mais simplement sans perdre nos traditions », résume Emma Traherne.
Le paradoxe de Wimbledon est peut-être là : préserver ce qui fait son identité tout en continuant à évoluer. « Le gazon, les vêtements blancs, les fraises et le tennis constituent vraiment l’ensemble de ces symboles iconiques à Wimbledon. Quand vous allumez la télévision et que vous voyez quelqu’un habillé en blanc jouer sur du gazon, vous vous dites presque à coup sûr que c’est Wimbledon ».
Wimbledon, le plus grand tournoi du monde ?
De 1881 à 1974, l’US Open s’est disputé sur gazon, tandis que l’Open d’Australie a conservé cette surface jusqu’en 1987. Aujourd’hui, le tennis professionnel ne se joue plus sur herbe que quelques semaines par an. Wimbledon demeure donc le rendez-vous emblématique de cette surface.
Franchir les grilles du All England Lawn Tennis and Croquet Club, à Church Road, c’est pénétrer dans un univers à part. Thomas Johansson, vainqueur de l’Open d’Australie en 2002 et demi-finaliste à Wimbledon en 2005, en témoigne : « Wimbledon a une histoire très riche. […] Si vous demandez à beaucoup de joueurs quel tournoi du Grand Chelem ils aimeraient remporter le plus, la plupart vous répondront Wimbledon ».

Un sentiment que ne partage pas totalement Alex Corretja, finaliste de Roland-Garros en 1998 et 2001 : « Mon cœur est à Roland-Garros. Ce tournoi demeure à mes yeux le plus grand tournoi au monde. Il incarne l’essence même du tennis. […] Cependant, Wimbledon, c’est la tradition, un tournoi si spécial, si unique sur herbe ».
Huit millimètres : le chiffre magique
Cette singularité repose notamment sur une obsession : le gazon. Neil Stubley, jardinier en chef de Wimbledon depuis 2012, supervise une équipe mobilisée pour maintenir les courts dans des conditions de jeu aussi constantes que possible. Lors des « Championships », il dirige environ 270 personnes, dont 18 salariés permanents et une cinquantaine de jardiniers chargés des terrains et de l’horticulture. L’objectif : trouver en permanence le juste équilibre entre la nature, la météo et les exigences du tennis professionnel. « La qualité du gazon ne doit jamais changer, qu’il pleuve, qu’il fasse soleil, qu’il fasse froid ou chaud. Le plus compliqué est de parvenir à maintenir une régularité tout en ayant suffisamment de flexibilité », explique-t-il.
Le chiffre clé ? Huit millimètres, la hauteur à laquelle le gazon est coupé pendant le tournoi. « C’est le chiffre magique, aussi bien pour le joueur que pour la plante », assure Neil Stubley. Trop court, le gazon devient plus fragile ; trop long, il peut modifier les conditions de jeu.
Un court qui se bichonne toute l’année

Et lorsqu’un joueur laisse une marque profonde après une glissade, pas question d’attendre. Les équipes interviennent immédiatement avec un mélange de terre riche en argile et de l’herbe coupée pour remettre la surface à niveau. Quelques minutes suffisent généralement pour rendre le court à nouveau praticable.
Surtout, l’entretien ne s’arrête pas au lendemain de la finale. Le travail se poursuit toute l’année. Après les Championships, les courts restent notamment accessibles aux membres du club et accueillent d’autres compétitions. Puis vient le temps de la rénovation : fermeture progressive des terrains, renouvellement de la surface, réensemencement et repousse du gazon en vue de la saison suivante.
« C’est un peu comme pour les joueurs eux-mêmes. Nous cherchons constamment à obtenir ce petit 1% d’amélioration supplémentaire chaque année », résume Neil Stubley.
C’est probablement là que réside une partie du paradoxe de Wimbledon : donner l’impression d’une nature parfaitement maîtrisée, alors que le gazon reste une surface vivante, soumise aux caprices de la météo et aux contraintes du jeu. Une maîtrise qui participe pleinement à la magie d’un lieu où le sport, l’histoire et l’art de recevoir sont devenus indissociables.
